2e partie : La Savoie, les premiers colons, la libération
– Tu me parles que de moines, d’abbaye, de couvent. Mais quand sont arrivés les premiers habitants ?
– Ça t’intéresse vraiment ? Pace que y’en a encore pour un moment à te raconter tout ça. Mais je vais essayer de te condenser au mieux. Les habitants? Y sont venus au compte-gouttes. La Vallée n’était pas des plus accueillantes, à cette époque. À l’exception des prairies autour de l’abbaye et de quelques champs cultivés par les valets des religieux, tout le territoire n’était que des « joux noires » impénétrables et encombrées de fondrières. Le premier laïc à mettre les pieds ici s’appelait Perrinet Bron. Il a reçu de l’abbé du Lac quelques terres restées désertes depuis le départ des moines du couvent du Lieu exactement un siècle après la fin des conflits. Trois ans plus tard (1307), le seigneur de la Sarraz autorisait l’abbé à recevoir librement des habitants de toutes conditions et de tous pays. Un village apparaît bientôt au pied de la colline du Vieux-Môtier: la villa de Loco qui deviendra Le Lieu. La localité se développe rapidement avec l’arrivée (vers 1330) de plusieurs abergataires venus du pied du Jura et de la plaine.
Les habitants de la jeune localité se constituent en communauté parfois appelée Association des hommes du Lieu. Un document de 1396 est le premier à le signaler. Son territoire communal comprend alors la vallée entière.
– ‘tends voir. T’as dit un drôle de mot, abergataires. C’est du schwytzerdütsch, ou quoi?
– Non, non, les Bernois, c’est pour plus tard. Un abergataire, c’est une personne à qui on a cédé une terre par un contrat de longue durée. Mais ça péclote du côté du couvent du Lac qui décline petit à petit. Jusqu’au jour où François de la Sarraz, à sec, vend la Vallée au comte de Savoie.
– La Vallée est devenue savoyarde?
– Eh, oui ! en 1344. Mais le baron désargenté n’avait pas perdu le sens des affaires. Il mit plusieurs réserves à cette vente, dont une constitue les fondements du droit du Risoud toujours en vigueur aujourd’hui. Je vais te lire ce qu’il a écrit à ce sujet. J’ai relevé cette déclaration dans mon agenda, car je la trouve précieuse. La loi sur la circulation routière n’en a pas tenu compte, mais moi, oui. Bref, j’te lis : « Que moi, mes héritiers, mes successeurs, mes gens de la Sarraz et de tout le district du dit lieu, tant ceux qui vivent à présent que leur postérité, nous ayons et nous devions avoir, à perpétuité, notre usage dans les joux, forêts (…) », de la sommité du Mont Risoud à celle du Mont-Tendre».
– La Vallée, française !… Un peu comme aujourd’hui. Pas encore vendue à la France, mais en tout cas conquise par les Français.
– Comme tu dis. Pas pour les mêmes raisons, bien sûr. Et on a encore la croix suisse sur nos drapeaux… Et c’est durant cette période que les colons huguenots sont venus s’installer sur les deux rives du lac Alors que les idées réformatrices bouillonnent un peu partout
(XVe siècle), on voit les familles Rochat, Berthet (origine des Berney), Aubert, LeCoultre, Capt, Piguet, Mouquin, Dépraz, Audemars et autres s’inscrire dans les registres. Cette période savoyarde a duré un bon pair d’années, jusqu’en 1536, année de la conquête du Pays de Vaud par les Bernois. Une longue période durant laquelle la Vallée s’est économiquement développée. Forges, métallurgie, verreries, scieries, charbonnage (dont le village des Charbonnières leur doit son nom). Plus tard (vers 1740) les lapidaires et l’horlogerie voient le jour. Vers la fin du XVIIIe siècle, les idées révolutionnaires pénètrent à la Vallée. En 1795, le comité directeur du Chenit prend alors le nom de Société des amis de la liberté du Chenit. Des arbres de la liberté sont plantés à la Vallée. À l’autre bout du vallon, au Lieu, les idées révolutionnaires passent beaucoup moins bien, on regrette les Bernois, l’arbre de la liberté y est arraché. Lausanne fait occuper militairement la commune. En 1798 est proclamée la République helvétique: le Pays de Vaud devient le canton du Léman. La France exige un contingent de 18 000 hommes: des Combiers vont mourir sur les champs de bataille d’Allemagne, d’Autriche et de Russie. En 1803, Napoléon impose à la Suisse l’Acte de médiation : c’est l’indépendance vaudoise.
Jean-François Aubert
Suite la semaine prochaine.
Lire aussi sur le site internet : www.pourles3communes.ch
Sources :
Le langage combier (Charles-Hector Nicole)
Wikipédia (Vallée de Joux, l’Abbaye, Le Chenit, Le Lieu)