1re partie : une commune, un lac et deux couvents
– …
– T’es de où, déjà ?
– Ben de la Vallée. Enfin d’un des bouts de la Vallée. Pace qu’y te faut bien comprendre qu’y a deux bouts, à la Vallée. Çui d’où je viens, le bon bout, et pis l’autre. Et ceux de l’autre bout disent la même chose : y sont du bon bout et nous, de l’autre bout. Tire pas c’te tête, c’est pourtant simple à comprendre. Je reprends. Y’a deux…
– Ça va, j’ai compris, à peu près. Et t’es duquel, de bout, toi ?
– C’te question ! Je viens de te dire, du bon, bien sûr ! Mais ce ne sont que de petites chamailleries entre Combiers. Pace que, vois-tu, d’un bout à l’autre, du Bas-du au Pont ou du Pont au Bas-du, c’est la Vallée. On est tous du même coin, mais divisé en trois communes.
– Trois communes ? Je croyais que la Vallée n’en formait qu’une seule.
– Ben non, heureusement. Et ça remonte pas à hier, ce découpage. J’te la fais courte, pace qu’y’a des siècles d’histoire. On dit que dès le VIe siècle, peut-être, quelques ermites auraient habité la Vallée et que dut apparaître l’établissement religieux de Dom Poncet aux abords du lac Ter, dans la combe du Lieu. Une douzaine de moines bénédictins y auraient résidé et auraient commencé à modestement défricher. Mais ce Lieu-Poncet va progressivement décliner au cours du Moyen Âge. Et certains seigneurs du pays de Vaud en ont profité, dont les très influents Grandson-La Sarraz qui ont installé, au début du XIIe siècle à l’abbaye du Lac, un ordre de moines récemment fondé, les Prémontrés. Mais voilà: cet ordre, les « moines blancs », était le rival de celui installé au Lieu.
– Des faux frères, quoi…
– On peut dire, ouais.
– Rivaux, tu dis ? Y se sont tout de même pas tapé dessus ?
– Ben tu crois pas si bien dire… On dit qu’ils se flanquaient des trifougnées de première. A coup de rames …
– A coup de rames ?
– Comme j’te dis. Le lac de Joux, très poissonneux, était une de leurs ressources alimentaires principales. Et s’ils avaient le malheur de se rencontrer lorsqu’ils pêchaient en bateau, y réglaient leur compte.
– Mais le lac était à tout le monde, non ?
– Que tu crois. Les Prémontrés revendiquaient la possession de toute la Vallée. Et les Bénédictins aussi, bien qu’en perte d’influence. Ils pouvaient pêcher moyennant redevance à ceux de l’abbaye du Lac. Redevance qu’ils rechignaient à payer. On sait pas de sûr si cette guéguerre est authentique, mais en tout cas elle alimente un des mythes fondateurs de la Vallée. Mais ce qui est vrai, ce sont bien les Prémontrés qui sont devenus les maîtres de tout le territoire. Exactement ce que voulaient les Grandson-La-Sarraz avec le droit de regard sur la nouvelle abbaye et ses terres. Ainsi, le seigneur était à même de contrôler un vaste territoire, de mieux surveiller les lieux de passage, de même que les frontières.
– Et ça a duré longtemps ces bringues ?
– Une huitantaine d’années. Au tout début du XIIIe siècle (1204), la querelle entre les deux abbayes prenait fin par un acte de concession aux frères du Lac de la possession du Lieu-Poncet moyennant dîme annuelle qu’il payèrent durant 2 siècles.
Jean-François Aubert
Suite la semaine prochaine.
Lire aussi sur le site internet : www.pourles3communes.ch
Sources :
Le langage combier (Charles-Hector Nicole)
Wikipédia (Vallée de Joux, l’Abbaye, Le Chenit, Le Lieu)