La Revue historique vaudoise (131/2023, pp. 223-225) vient de publier un compte-rendu de lecture, rédigé par M. Gilbert Coutaz, du
1er volume de l’histoire et de la généalogie des Rochat sorti en novembre 2022, dont la FAVJ en avait fait l’écho dans ses éditions du 22 mai 2022 (Joël Reymond) puis du 1er décembre 2022 (par Márcia Matos Ferreira). Ce compte-rendu est publié ici pour les lecteurs de la FAVJ.

C’est la publication des superlatifs, à plus d’un titre : ambition éditoriale, exemplarité méthodologique, diversité des domaines traités, originalité des apports scientifiques ou encore qualité iconographique et graphique de l’ouvrage. Elle n’a pas son pareil, loin à la ronde d’autant qu’elle annonce deux autres tomes prévus pour 2025 et dédiés à la généalogie, aux sobriquets, à la toponymie et aux variantes de l’endogamie. Elle se démarque par ses objectifs et sa conception de la première synthèse historique sur la famille 1. Elle dépasse l’ouvrage paru en 2003, sous la seule signature du regretté Bernard Secrétan, qui, jusqu’alors, incarnait la valeur étalon des études familiales dans le canton de Vaud 2.
Chaque chapitre de ce premier volume bénéficie d’un substrat généalogique plus ou moins large, formalisé par Loïc Rochat et qui étaye le thème abordé. L’ensemble du sommaire dessine un tableau familial panoramique et encyclopédique, au plus proche de la réalité individuelle ou collective, quotidienne et locale. Il offre des lectures transversales et sur la durée des activités et des implications des Rochat. Les parcours de vie permettent de traiter des aspects d’architecture, d’archives, des arts, de démographie, de diplomatique, d’économie, de généalogie génétique, d’héraldique, de politique, sociale, de religion, de service à l’étranger et de statistiques. La posture scientifique est clairement affichée à travers l’appareil critique et la qualité des index.
Les Rochat assurent le peuplement tardif de la Vallée de Joux. Contraints de trouver de nouveaux débouchés, ils se déploient dans d’autres régions du canton de Vaud et vers Genève, avant d’émigrer vers le sud de l’Europe, les États-Unis et le Canada. Leur suivi balaie près de cinq siècles et demi, restitue les mouvements migratoires, récapitule principalement l’histoire régionale et cantonale vaudoise dont les membres sont la partie constitutive et représentative, ainsi que le miroir des évolutions et des mentalités. L’étude historique évite l’autocélébration et la simple juxtaposition nominative. En mettant à plat les traditions fabuleuses, elle défait tous les mythes qui ont pu entourer ses origines et grandir son prestige, à l’exemple des représentations armoriées des cimeterres et des croix bourdonnées. Au bénéfice désormais des seules armoiries reconnues complètes, répondant au blasonnement « de sable à la roue d’or », les Rochat ne sont :
« ni des huguenots ni des juifs ; ni des Français venus en Suisse ; ni des réfugiés ruinés fuyant les guerres de Bourgogne ; ni d’ascendance noble; ni revenus des Croisades ; ni si nombreux en raison des femmes qui auraient pu transmettre leur nom de jeune fille. »
Le réquisitoire est impitoyable. En revanche, ils revendiquent leur statut de famille vaudoise, la plus répandue dans le canton.
« Elle l’est tellement que l’on ne parvient pas à dire si elle est élitiste ou populaire, de gauche ou de droite. Elle est de « tout » en même temps et cet aspect global la rend justement intéressante ».
Elle tire sa force de son ancestralité commune et unique, précise dans le temps (1480), ancrée territorialement (La Vallée de Joux, en provenance de Villedieu-les-Rochejean, distant de 20 kilomètres) et personnifiée par Vinet Rochat. Qui plus est, sa mémoire orale et documentaire est confirmée par la généalogie génétique, dont le marqueur trouve sa définition dans l’« ADNy, RochatFT395000 » et fait remonter son ancienneté aux alentours de 1380-1390, soit au père des frères Vinet et Claude Rochat.
C’est également la publication des superlatifs par les structures organisationnelles mises en place. Au démarrage du projet, en 1996, on trouve Loïc Rochat qui dresse l’arbre généalogique de sa branche de Mont-sur-la-Ville. Dès l’année 2000, il se persuade d’étendre ses travaux au plus grand nombre de descendants de la famille Rochat, certifiés par la même origine. En avant-première, il publie, en 2020, un florilège de 250 notices individuelles 3, précédé d’autres articles sur ladite famille dont plusieurs se lisent dans le Bulletin généalogique vaudois, entre 1999 et 2008. Le 27 août 2018, une Association de la famille Rochat est établie ; elle est une des composantes de la maîtrise d’ouvrage qui seconde le maître d’œuvre, Loïc Rochat, coordinateur et responsable de la preuve documentaire.
Il en ressort une véritable PME au service d’un monument de papier et informatique. Les chiffres impressionnent : un volume de 2,5 kg, d’un format 24 x 30 cm, pour plus de 600 pages richement illustrées d’éléments inédits, composés sur mesure à l’exemple des dessins de reconstitution, 2577 notes de bas de page, 100 encarts, schémas, annexes, avant tout des tableaux généalogiques, une collaboration transfrontalière, 24 auteurs différents, experts dans leur discipline, pour 17 chapitres, en plus de l’introduction et de la postface, dont les plus longs sont consacrés aux maisons des Rochat (51 pages), aux pasteurs (39) et aux armoiries (35).
À son arrivée avec ses trois fils avant l’hiver 1480, Vinet Rochat apporte ses compétences techniques de métallurgiste, très vite reconnues par les moines prémontrés de l’Abbaye du lac de Joux, qui accueillent sa sépulture dans l’église abbatiale, en 1489. La postérité connaît une croissance exponentielle à chaque génération ; elle acquiert de nombreuses bourgeoisies dans le canton de Vaud, au fur et à mesure de son implantation. Ainsi, à l’image de l’évolution sociétale, des Rochat sont signalés dans les métiers et les produits dérivés de l’horlogerie et de la microtechnique et dans les milieux artistiques (87 trajectoires décrites). Leur présence continue se constate dans l’Église protestante, du XVIIe siècle à aujourd’hui (43), et, dès le XIXe siècle, dans les sports avec leurs versants associatifs et dirigeants ou encore dans la vie politique en corrélation avec l’ascension du radicalisme. Des premières décennies du XIXe siècle jusqu’aux années 1970, la famille monopolise la fabrication du vacherin Mont-d’Or et les emplois qui l’accompagnent. Cette situation illustre les changements intervenus dans les professions, les plus anciennes générations attachées aux ressources du terroir, avant la période de l’industrialisation : métallurgiste, agriculteur, fromager, horloger, lapidaire ou encore soldat au service étranger. De ces groupes se détachent trente-huit parcours singuliers commentés dans le chapitre : « Quelques Rochat sous la loupe : la polyvalence au service de la distinction ».
S’il est vrai que la famille Rochat se caractérise par son opulence patronymique, sa diaspora et la notoire diversification des profils, animée par l’esprit entrepreneurial, depuis le XIXe siècle, elle se révèle aussi par sa conscience historique et sa solidarité. Cette impression se vérifie à la lecture du chapitre réservé au cinquième centenaire de l’installation de son ancêtre dans la Vallée de Joux, fêté, entre le 1er et le 3 août 1980, à L’Abbaye, en présence de 2000 Rochat dont la plupart ont refait à pied le pèlerinage depuis Rochejean. Les rassemblements sont une pratique précoce et récurrente de plusieurs lignées. Douze institutions relevées au fil des siècles témoignent de ces postures : deux abbayes de tir (1652-1798, 1730-1866), sept bourses destinées à soutenir la formation, à assister les démunis ou à servir la bonne cause et trois fondations familiales.
La tribu Rochat peut être assurément labellisée AOC (Appellation d’Origine Contrôlée) !
Gilbert Coutaz
Historien, directeur émérite des Archives cantonales vaudoises
1. Rémy Rochat, Notice historique sur la famille Rochat 1480-1980, Le Sentier : R. Dupuis, 1980.
2. Secrétan : histoire d’une famille lausannoise de 1400 à nos jours, Lausanne : Ed. du Val de Faye 2003, 24 x 30 cm, 1,8 kg, 22 générations pour 1303 parents ou cousins, quelque 200 illustrations en noir et blanc, 16 pages couleur et plus de 500 photos de membres de la famille.
3. « Un projet de Who’s Who familial : le Livre d’or des Rochat », in Revue vaudoise de généalogie et d’histoire des familles, 33, 2020.