
2e partie : quand tu contemples le ciel étoilé
L’heure avance et le soleil darde obliquement ses rayons sur ma Roche, encore toute inondée de lumière dorée. Mais dans la combe, déjà les ombres s’allongent, accentuant les mille détails du relief. Derrière moi, je perçois comme une présence mystérieuse. L’étendue immense et frémissante du Risoux. Mon être tout entier est en harmonie parfaite avec cet environnement exceptionnel ; instants merveilleux que je voudrais pouvoir retenir et prolonger indéfiniment.
Mais un fait nouveau m’arrache soudain à ma contemplation : du côté du nord, venu on ne sait d’où, un épais brouillard a franchi la Chenoz. Stimulé par la bise qui se relève, le stratus, comme un monstrueux serpent blafard, rampe au fond de la vallée, dévorant au passage le Cernois, puis le Pré Poncet. Bientôt le voilà qui déferle dans la Combe-des-Cives. L’étranglement du Chalet-de-l’Ange est bien incapable de freiner son avance inexorable. De Chapelle-des-Bois, il ne fait qu’une seule bouchée. Sans même ralentir sa progression menaçante en direction des lacs, il avance un tentacule avide du côté de la Beurrière et des Nondance. Et déjà voilà les premières vagues livides qui viennent battre le pied de ma roche. J’ai encore juste le temps de voir succomber la forteresse de la Norbière qui a tenté en vain, et jusqu’au dernier moment, de défendre l’accès de la Combe-David. Et maintenant, un océan cotonneux et mouvant m’environne de toute part. Le paysage tout entier a disparu.
Le soleil lui-même a été englouti dans un dernier et formidable flamboiement de lueurs violettes et d’éclats rougeoyants. Je suis le seul rescapé de ce cataclysme silencieux et fantomatique. Seul sur mon îlot rocheux qui, j’en suis presque sûr, s’est détaché de la terre et maintenant vogue en plein ciel, au gré de mon imagination, vers le grand large de l’Infini. Emporté dans l’espace, j’ai quitté votre monde de misères et d’angoisses…
Montant du néant, un son de cloche tout proche me ramène à la réalité : c’est l’Angélus de Chapelle-des-Bois. Avec mille précautions, je reviens amarrer aux durs calcaires du Risoux mon fragile vaisseau de rêves…
Est-ce l’Angélus ? En volutes échevelées, la brume se déchire et s’effiloche, découvrant des bribes de sagnes, des chapelets d’emposieux et de sombres lambeaux de la forêt du Mont-Noir. Les maisons de Chapelle-des-Bois et son clocher refont surface ; mais le crépuscule coule dans la combe ; déjà quelques lampes sont allumées.
Si tout à coup je repense à mon sac de montagne, ce n’est pas par hasard : je crève de faim ! Une allumette qui craque, des brindilles qui crépitent, et le bois sec s’embrase rapidement. Un léger courant, venu du Gy-Louis, rabat la fumée vers la vallée. Bientôt mes saucisses rissolent et grésillent sur la braise incandescente. Et c’est un véritable festin, arrosé d’un bon verre de Goron, santé ! Un festin suspendu au-dessus du vide et de la nuit qui, à présent, remplit la vallée à ras bord. Les dernières traces de brume ont disparu. Au-dessus de l’horizon, le couchant a des teintes tantôt roses, tantôt verdâtres, d’une pureté extraordinaire. Le regard perdu dans le lointain, je savoure mes saucisses… Mais où donc a passé le bouchon du tube de moutarde ?
Discrètement, l’univers se prépare au grand spectacle de la nuit ; les étoiles paraissent émerger lentement du fond de l’espace. Dans le ciel de plus en plus sombre, les belles constellations d’été tissent un entrelac de lignes invisibles et imaginaires. Presque au zénith, Véga de la Lyre brille de tout son éclat d’étoile géante. Un peu à l’ouest, Altair de l’Aigle surveille la bifurcation des deux grands bras de la Voie-Lactée, poussière de soleils innombrables et à peine perceptibles, dont beaucoup sont plus gigantesques encore que notre énorme Jean Rosset. En face de moi, la Grande-Ourse semble vautrée sur le Mont-Noir, avec au bout de la queue, le puissant Arcturus, tout scintillant au-dessus de la Chaux-du-Dombief. A la verticale de la Roche-Bernard, voici Antarès du Scorpion. Plus au sud, entre les grands sapins clairsemés du Gy-Louis, les pâles étoiles du Sagittaire indiquent la direction du centre lointain de notre galaxie, mystérieuse, fournaise située à plusieurs dizaines de mille années-lumière de ma Roche. La profondeur du ciel est plus vertigineuse encore que le précipice plongeant dans le noir, à moins d’un mètre de moi.
Entre les pierres du foyer, le feu meurt doucement. Un tison s’effondre bruyamment, envoyant vers le ciel une volée d’escarbilles tourbillonnantes qui, pendant un court instant, se mêlent en dansant aux étoiles immobiles et dédaigneuses.
Au-dessous de moi, dans les éboulis, une chouette hulotte jette un long cri de désolation entrecoupé d’un hoquet ; je lui réponds en sifflant dans mes mains.
Depuis un moment, le silence est total. La bise s’est tue. La nature elle-même paraît s’être endormie ; l’Homme-de-Sable aurait-il passé sans qu’on ne l’aperçoive ? En tâtonnant, je rassemble mon chenit qui traîne autour du foyer ; parmi, je retrouve ma lampe de poche. Il ne me reste plus qu’à me glisser à quatre pattes sous mon abri de toile et à me calfeutrer dans mon sac de couchage… Je peux éteindre ?
Jean-Paul, septembre 1982.
PS : Ce texte a paru pour la première fois dans le journal Que dit-on ? de 1982. Il a été ensuite repris par les Editions Le Pèlerin en 1985, Collection « Paysages » n° 10.
