Ce dimanche 5 novembre, suite aux nombreuses pluies de ces derniers jours, il nous fallait impérativement aller voir ce qui se passait du côté de Vallorbe, question d’hydrologie.

La culée qui conduit du parc à voitures proche du pont à la résurgence de l’Orbe, au pied de sa sombre paroi de rocher, offre alors un spectacle dantesque. La rivière charrie ses grandes eaux dans un tumulte extraordinaire et en même temps fascinant. Voilà donc exposées ici les forces de la nature dans leur splendeur incomparable. Voilà bouillonnant sous nos yeux la moitié au moins de l’eau qui arrose le bassin de La Vallée prise jusqu’au niveau des Rousses. Et cela n’arrête pas. Vous pourriez rester là des heures voire des jours, la rivière vous offrirait toujours le même spectacle. On a l’impression un peu naïve quand même que la montagne va se vider, s’épurer jusqu’à la dernière goutte. Qu’il n’est pas possible qu’un tel débit puisse durer. Que ce n’est qu’une question de temps. Mais non, ça roule et ça coule. Encore et encore, comme si le réservoir ne pouvait se tarir.
On est aux anges ! On resterait là, en particulier sur le petit pont qui enjambe la rivière, pendant des heures s’il ne fallait pas reprendre bientôt contact avec la réalité. Quel moment exceptionnel tout de même d’être en cet endroit « privilégié », à écouter cette formidable vidange, à regarder avec ébahissement, saoul de ce spectacle des débuts du monde, cette si incroyable masse d’eau qui nous apparaît presque jaune en certains de ses mouvements.
C’est extraordinaire. Comme l’est aussi l’entier de cette culée, avec son humidité maximale, avec ses grands sapins géants que l’on espère voir survivre aux problèmes de déperdition de l’espèce en mille autres lieux, avec ses ifs, mais plus encore avec les multiples affluents de l’Orbe sur la rive gauche du vallon, ces derniers provenant sans doute des sous-sols de la Grand’Combe sus-jacente. Il y a là des sources innombrables. En tout c’est une vision vraiment inouïe, religieuse quelque part, que devraient pouvoir s’offrir chacune et chacun de notre pays ! A défaut au moins tous les élèves du canton qui assisteraient ici à une leçon de sciences naturelles d’une intensité mémorable.
La vue de la résurgence de l’Orbe a saisi depuis fort longtemps scientifiques et amoureux de la nature. On se souvient en particulier de Horace Benedict de Saussure qui a couché par écrit ses impressions des lieux dans son ouvrage : Les lacs du Jura, produit sauf erreur l’année même de son passage à La Vallée et à la résurgence de l’Orbe, en 1779. Il vaut la peine aujourd’hui, pas loin de deux siècles et demi plus tard, de les relire et de les méditer.

Horace-Benedict de Saussure, Les lacs du Jura, 1779 :

On croit dans le pays, & avec bien de la raison, que ce sont les eaux absorbées par tous ces entonnoirs, que l’on voit sortir de terre, & se former la source de l’Orbe, à trois quarts de lieue au-dessous de l’extrémité septentrionale du Petit lac.
Nous allâmes voir cette source en sortant des moulins de Bonport ; & nous la trouvâmes bien digne de la curiosité des Voyageurs.
Un rocher demi-circulaire, élevé au moins de 200 pieds, composé de grandes assises horizontales, taillées à pic, & entrecoupées par des lignes de Sapins, qui croissent sur les corniches que forment leurs parties saillantes, ferme du côté du Couchant la vallée de Vallorbe. Des montagnes plus élevées encore & couvertes de forêts, forment autour de ce rocher une enceinte qui ne s’ouvre que pour le cours de l’Orbe, dont la source et au pied de ce même rocher. Ses eaux d’une limpidité parfaite, coulent d’abord avec une tranquillité majestueuse sur un lit tapissé d’une belle mousse verte, Fontinalis antipyretica ; mais bientôt entraînées par une pente rapide, le fil du courant se brise en écume contre les rochers qui occupent le milieu de son lit ; tandis que les bords moins agités, coulant toujours sur un fond vert, font ressortir la blancheur du milieu de la rivière : & ainsi elle se dérobe à la vue, en suivant le cours d’une vallée profonde, couverte de Sapins, dont la noirceur est rendue plus frappante par la brillante verdure des Hêtres qui croissent au milieu d’eux.
On comprend en voyant cette source, comment les Poètes ont pu déifier les Fontaines, ou en faire le séjour de leurs Divinités. La pureté de ses eaux, les beaux ombrages qui l’entourent, les rochers escarpés & les épaisses forêts qui en défendent l’approche ; ce mélange de beautés tout à la fois douces et imposantes, cause un saisissement difficile à exprimer, & semble annoncer la secrète présence d’un Etre supérieur à l’humanité.
Ah ! si Pétrarque avait vu cette source, & qu’il y eut trouvé sa Laure, combien ne l’aurait-il pas préférée à celle de Vaucluse, plus abondante peut-être & plus rapide ; mais dont les rochers stériles n’ont ni la grandeur, ni la riche parure qui embellit la nôtre.
J’ai dit que l’on regarde généralement cette source comme le rendez-vous des eaux absorbées par les entonnoirs du Lac de Joux : cette opinion doit être même fort ancienne, puisqu’en lui donnant le nom d’Orbe, on a pu la reconnaître pour être la même, qui du Lac des Rousses vient tomber dans le Lac de Joux ; on ne pouvait cependant avoir là-dessus que des conjectures ; jusques à ce qu’en 1776, un événement singulier en donna la démonstration. Comme dans les années précédentes les Lacs s’étaient élevés plus haut qu’il ne convient aux habitants de la vallée de Joux ; ils résolurent de réparer & de nettoyer tous les entonnoirs du Lac de Brenet. Dans l’espérance de les mettre à sec, ils fermèrent par de fortes digues le canal par lequel le grand Lac se dégorge dans le petit ; mais lorsque les eaux se furent élevées à un certain point d’un côté, & abaissées proportionnellement de l’autre ; la pression de l’eau devint si grande, qu’elle fit tout à coup rompre la digue ; cette chute donna aux eaux une agitation extrême ; elles se troublèrent de fond en comble ;
& bientôt après, l’Orbe, qui jusques alors avait toujours été parfaitement claire, parut trouble à sa source, & prouva ainsi que ses eaux étaient les mêmes que celles du petit Lac. La hauteur perpendiculaire entre la surface du Lac de Joux & la source de l’Orbe, mesurée avec le baromètre, s’est trouvée de 6890 pieds.1
Note :
L’ouvrage Au fil de l’Orbe, 2014, nous permet d’apprendre que si la résurgence de l’Orbe en basses eaux ne débite plus que 2 m3 à la seconde, en hautes eaux, tel est sans doute le cas ce dimanche, elle est capable d’évacuer 100 m3 à la seconde. Ce qui représente, pour avoir une idée plus parlante de ce volume incroyable, 5 camions citerne de 20’000 litres chacun en ce même laps de temps, soit 18’000 camions en une heure ! Quantité à laquelle sans doute il faut encore rajouter l’apport de toutes les rivières latérales situées sur la rive gauche. Ce qui ferait peut-être plus de 30 m3 seconde.
Précisons encore qu’il n’y aurait que la moitié Risoud de La Vallée qui alimenterait la résurgence, l’autre moitié, l’orientale, offrant son eau à l’Orbe ou au lac de Joux par le biais de trois rivières, la lionne, le Brassus et le Biblanc. Auxquelles il faut rajouter une infinité de petits ruisseaux, dont la Caborne, aux Bioux.
Le bassin Vallée de Joux jusqu’aux Rousses couvre 200 km2.
D’autres calculs au sujet de ce prodigieux débit ne manqueraient pas d’intérêt.
Quant à la Lionne, dont les eaux sourdent aussi de sa partie supérieure ce même dimanche, spectacle là aussi confondant, il en sera parlé ultérieurement.
Rémy Rochat
1. Pour l’imparfait, nous avons remplacé le o traditionnel de l’époque, par le a actuel. La description de la source de l’Orbe par de Saussure est la plus complète faite par tous ces voyageurs et la plus belle. L’homme était scientifique, certes, mais aussi poète.