Est-il possible qu’ils aient vécu des siècles parmi ces espaces maintenant désertés où l’hiver tu ne pourrais plus croiser qu’un skieur longeant la piste, et que parfois suit un autre, et un autre encore? Est-il concevable qu’il ait pu y avoir en ces lieux une vie, authentique, où les gens allaient à leurs occupations et donc se faisaient voir, des qui sciaient du bois devant leur maison, sous le néveau, quand le soleil donne, des qui sortaient leur fumier des écuries et dont les tas à l’extérieur fument. Est-il encore possible qu’il y ait eu, restant dans le même domaine, des planches à fumier sur lesquelles on monte, épaisses et glissantes, encatollées, comme on dit, des sentiers dans la neige que l’on salit, des fumées sur les maisons, solitaires ou serrées les unes contre les autres en voisinages, ici toujours modestes. Des silhouettes, ce sont les humains, que l’on voit aller d’une bâtisse à l’autre, se sortir par les plus grands froids pour bientôt se rentrer?
On croisait du monde. On sentait des odeurs d’écurie, comme ailleurs dans le fond du vallon, et surtout, oui, il y avait ces cheminées qui fument, preuve certaine qu’en ces lieux l’activité humaine existe. Et l’ancienneté même de ces bâtisses prouvait que cette civilisation durait depuis des siècles. C’était même si loin, ces premières constructions, que l’on ne s’en souvenait plus, et que pour les connaître il eut fallu fouiller les archives du hameau qui restaient peut-être dans quelques-unes de ces maisons. Car ici on était organisé en fraction de commune, c’est-à-dire qu’il existait des autorités, indépendantes, fragiles peut-être, mais réelles. On se réunissait. On allait dans la chambre réservée à l’usage de ces assemblées dans quelque habitation que l’on souhaitait le plus au centre possible du hameau. On voyait les hommes, car les femmes restaient sagement à domicile, emprunter le soir quelque sentier que l’on forme souvent le jour en passant avec le cheval et que bientôt on laisse noir et brun, plein de la trace des pas. On discourait. On ne se disait pas: quel avenir? On savait qu’on existait et on pouvait croire durer toujours. Pas plus qu’ailleurs ainsi il ne pouvait y avoir une fin à cette société que l’on formait. On était inscrit aussi bien que les autres dans la durée. On était fort. Les cheminées fumeraient à perpétuité.
Et les fermes étaient-là, perdues sur le grand plateau. On savait où étaient les champs, où se trouvaient les pâturages. Et l’on avait une bonne fontaine près du hameau qui donnait toujours, même en hiver. Et la forêt était là aussi, en dessus, omniprésente, avec ses grandes courbes, avec cette vaste croupe, très noire quand le temps radoucit et qu’à la place de neiger il va pleuvoir. On sent la pluie et l’on voit que la neige a fondu sur les grands sapins.
La forêt? On en tire sa subsistance, bois de feu et bois d’ouvrage. On vit de fabrications de seilles et de seillons, de cuves et de cuveaux, et même de brantes pour les vignobles du bord Léman. Et l’on travaille le bois depuis toujours. On a choisi le bois parce que la matière première est là, à deux pas, à portée de main. Il suffit de monter, la hache et la grande scie sur l’épaule et plus tard d’aller sortir pour aussitôt les descendre les grands troncs nus avec le cheval.
C’est la vie. Et quand c’est la mort après qu’on ait vécu sur ces terres hautes, on nous emmène là-bas pour un cimetière qui est au niveau du village principal, le chef-lieu. On se demande des fois si on n’y est pas perdu alors qu’on est toujours resté ici où c’est autre chose, un hameau, un groupe de maisons seulement séparées les unes des autres par de grands espaces, qu’on est à l’écart, et que si l’on se voit quand même les uns et les autres, c’est plus par obligation que par plaisir. C’est qu’on est tout simplement plus fort en société que seul et qu’il vaut mieux affronter l’hiver en commun. Oui, on doit s’aider sinon on disparaît. Elle a accouché l’autre nuit. On est allé chercher en bas la sage-femme de la commune. Cela ne s’est pas passé tout à fait comme on l’aurait voulu.
Pauvre pays à la vie difficile. On y aime sans joie. Les femmes acceptent les hommes sans plaisir. Elles se fatiguent vite à faire tellement d’enfants dont beaucoup meurent avant un an. A quarante elles sont vieilles, plus aucune de jolie alors qu’elles l’étaient tant autrefois. Mais c’était il y a très longtemps, tu te souviens, Julie?
Et quelle joie pour ces gens? Ils n’en ont que peu. Le boulot et la peine que l’on a à lutter pour survivre. Résister à ces grands froids du fond du haut plateau qui durent des semaines, regardez-moi ce léger brouillard, une brume plutôt, elle flotte à ras de la neige. Et ce grand froid, il vous glace les granges et même parfois les écuries, des chambres on n’en parle pas, on y gèle, il vous frigorifie même les grandes cuisines presque borgnes où l’on y tient à peine à cause de ces cheminées énormes laissant passer des courants d’air glacés par le trou du haut. On vit dans les cuisines sombres. On voit des ombres passer devant les fenêtres, ce ne sont que les voisins de la maison d’à côté. Le foyer est rouge. Il illumine le fond de la pièce. On sent la fumée et encore un peu l’écurie, un restant de la soupe du midi. On sent le bois et la sciure. Et c’est la vie que cela sans doute.
Petit hameau, discret, perdu, oublié du monde. On y passe et repasse. On va d’une maison à l’autre. Et souvent ces grandes neiges, elles vous coupent du monde, elles vous font peur et vous laissent plus seuls encore. On pourrait même croire qu’en cet endroit le Seigneur vous a abandonné et que plus jamais désormais il ne vous fera signe. Car l’église est trop loin pour que l’on puisse y aller le dimanche. Il faut attendre. Recommencer à espérer. Que l’hiver ait enfin desserré son étreinte pour laisser l’homme ou la femme à nouveau croire et espérer alors qu’il a laissé la place à un timide premier printemps.
Et dans ce hameau, le soir ou la nuit, on entend les bêtes sauvages. On a croisé tantôt un renard sorti de la forêt pour errer à proximité des maisons et des fumiers. On s’est effrayé du hurlement d’un loup. Des traces diverses sont dans la neige. Et l’hiver dure, dure que c’en est pas croyable. Il n’aura donc pas de fin, on n’en verra pas le bout. Il vous colle à la peau. Il dure six mois tandis que le bois bientôt viendra à manquer. Et que ferait-on sans le bois, sans la chaleur qu’il nous donne, et que deviendrait-on sans pouvoir même cuire ses repas du midi et du soir? Il est vrai, il y a du bois mort. Mais c’est tout là-bas, au fin fond de la forêt et il vous faut brasser.
Vous êtes négligés, vous êtes perdus, et vous vous en rendez compte soudain, un jour qui n’est pas loin, vous n’existerez même plus.
Alors plus aucune fumée ne se laissera voir sur les maisons du hameau. Et celles-là même auront disparu. En un premier temps elles se seront écroulées. En un second elles auront été rasées et dont les pierres auront servi pour un autre usage, un mur de séparation peut-être. Et nous en serons un jour comme aujourd’hui, à regarder le grand plateau vide, et par-delà celui-ci, la forêt si noire, depuis tout ce temps épaissie et plus profonde qu’elle ne l’a jamais été.
David Lugrin mémorialiste