Dans les forêts qui bordent les deux côtés de La Vallée, les refuges forestiers sont en nombre impressionnant puisqu’on en compte plus de septante! Tous ont un patronyme plus ou moins poétique; par contre pour certains, les origines de leur appellation se perd dans la nuit des temps et de la mémoire.
C’est le cas pour celui cité en titre.
Pour le trouver, prenez la route du Marchairuz et arrêtez-vous au sommet de la longue descente qui file vers le Pré de Bière. Vous trouverez sur votre droite la route forestière traversant la forêt de la Rolat. Empruntez-la et, à deux pas de la grande route, sur votre gauche, vous découvrirez la cabane de la Pierre Tournante.
Photo à l’appui, cette pierre a bel et bien existé, située à quelques dizaines de mètres de la bifurcation sur votre droite. Ne la cherchez pas. Elle n’est plus là.
C’est un bloc de calcaire auquel il est bien difficile aujourd’hui de donner une dimension exacte (mais qu’on peut estimer à environ 1,5 mètre de haut), comme taillé dans une meule de 2,5 mètres de diamètre dont on aurait juste dégrossi les faces, et avec un dessus absolument plat.
Pourquoi «tournante»?
Enfants, on nous disait qu’elle tournait douze fois sur elle même à minuit lorsqu’on parvenait à entendre sonner la cloche du village du Brassus.
Ou peut-être parce que seule, comme posée dans l’herbe, sans un autre caillou dans ses proches alentours, elle incitait ceux qui passaient à ses côtés à la faire tourner sur elle-même, d’une seule poussée de leur corps.
Une pierre de légendes
Elle est sans doute née d’un hasard géologique mais on racontait aux enfants du coin qu’un géant passant dans le secteur l’avait détachée d’un lapiaz des environs, l’avait roulée sur une certaine distance et, d’un dernier coup de reins, l’avait mise à plat sur cet endroit bien dégagé. Il y aurait cassé la croûte et aurait juré que personne ne la retoucherait, qu’elle resterait là comme repère pour les voyageurs qui passeraient sur ce qui n’était encore alors qu’un vague chemin.
Autre légende citée par deux conteurs combiers qui se rejoignent dans leur récit, celle de l’ours:
Un berger remontant de La Vallée s’en retourne de nuit au chalet de la Joux de Bière muni d’une simple lanterne. Il passe au haut de la Meylande puis entrevoit sur sa droite la sombre et massive silhouette de la Pierre Tournante et y fait un petit arrêt.
Au même instant, stupeur! Surgissant silencieusement du sous-bois, un ours s’avance dans sa direction, menaçant. Avant même d’avoir eu le temps de réfléchir, le berger se jette en arrière! Mais, dans un mouvement irréversible, la pierre se soulève, tourne sur elle même et écrase l’ours de tout son poids. Seule la tête de l’animal émerge de la pierre!
Reprenant ses esprits, le berger tremblant rallume sa lanterne et s’en va aussi lestement que possible rejoindre son chalet.
Le lendemain, il n’a qu’une seule idée, retourner vers la lourde pierre; il la retrouve bien là, mais revenue à sa place habituelle, immobile. De l’ours par contre aucune trace!
On raconte également que les seuls autres hommes qui l’ont vue tourner sont trois compagnons qui, par un soir agrémenté d’un demi-croissant de lune, descendent de l’hôtel du Marchairuz après une journée bien arrosée et s’arrêtent près de la Pierre Tournante.
L’un d’eux dit aux deux autres: «L’histoire de l’ours, vous y croyez-vous?»
Ils observent la Pierre avec curiosité et un peu de crainte, en titubant quelque peu. A n’en plus finir d’en faire le tour le plus éméché s’exclame «Mais nom d’un sort, elle tourne! Regardez-voir cette tache de mousse: elle a filé par la gauche et maintenant la voilà qui rapplique par la droite!»
Ces trois personnages ont-ils encore bu un petit «remontant» avant d’entamer le reste de la descente? Arrivés au Brassus ils racontent leur vision aux derniers personnages attablés dans un café mais on raconte surtout qu’enfin rentrés chez eux, leur lit s’est lui aussi mis à tourner!
Une pierre de souvenirs
Cette grosse pierre posée en bordure de route était une halte obligatoire tant à la montée qu’à la descente lorsque nous allions pique-niquer dans les environs du Marchairuz.
Juste en face de la Pierre Tournante, mais encore visible aujourd’hui en contrebas de la route, se trouve, beaucoup plus petite, la Pierre à Sous.
Dans l’une comme dans l’autre, on trouvait souvent des pièces de 1, 2 ou 4 sous coincées dans les fentes de ces cailloux, cachées là par des personnages certainement âgés qui descendaient du Marchairuz, ceci pour le plus grand plaisir des enfants qui y faisaient de longues recherches.
En photographiant ladite Pierre à Sous tout dernièrement, j’ai retrouvé quelques pièces pas si vieilles que cela. Souvenir laissé par un marcheur, cycliste ou automobiliste nostalgique des temps anciens? Mais qui se rappelle aujourd’hui de cette habitude et qui va les récupérer?
Une pierre disparue
La Pierre Tournante a disparu à la fin des années soixante, engloutie par la rénovation de la route entre le col et le chalet de la Meylande.
On peut voir l’emplacement de l’ancienne chaussée en observant le mur de pierres sèches qui la bordait sur la gauche en montant. A la hauteur de la Pierre disparue, la route actuelle est 2 mètres plus haute, alors que, cent mètres plus loin, elle est plus basse de 4 à 5 mètres. Cela donnait à l’époque un dos d’âne vertigineux avant de foncer au point le plus bas de la Rolat et ce profil a été remplacé par une longue courbe harmonieuse.
La Pierre Tournante dort donc sous la route. De nos jours, avec les moyens à disposition, peut-être aurait on mis de côté ce petit monolithe! Mais qui aujourd’hui suit la route à pied?
Deux des personnages apparaissant sur cette photo, prise en 1951, sont encore vivants.
A l’époque il leur fallait un coup de main des parents pour monter sur la Pierre, mais existerait-elle encore aujourd’hui que les deux personnages seraient tout aussi incapables de la gravir!
Il n’existe que fort peu de photos de cette pierre. Une personne de la région en aurait-elle une ou plusieurs? Ce serait sympathique de la transmettre pour des archives!
Pour compléter mes propres souvenirs de la Pierre, je me suis basé sur les écrits suivants:
Daniel Aubert, «Chapitre 8: La Pierre Tournante» in Autour du Marchairuz, Editions Baudat Imprimerie, L’Orient, 2014.
Jean-Paul Guignard, La légende de la Pierre Tournante, 2007.
Je les en remercie.
Gilbert Goy


